Michel Balat – Psychanalyse – Sémiotique – Eveil de coma

Le McGuffin

Le McGuffin

Le McGuffin

A. H. La fameuse clause secrète, c’était notre MacGuffin. Il faut que nous parlions du MacGuffin

F. T. Le MacGuffin, c’est le prétexte, c’est ça ?

A. H. C’est un biais, un truc, une combine, on appelle cela un « gimmick ».

Alors, voilà toute l’histoire du MacGuffin. Vous savez que Kipling écrivait fréquemment sur les Indes et les Britanniques qui luttaient contre les indigènes sur la frontière de l’Afghanistan Dans toutes les histoires d’espionnage écrites dans cette atmosphère, il s’agissait invariablement du vol des plans de la forteresse. Cela, c’était le MacGuffin. MacGuffin est donc le nom que l’on donne à ce genre d’action : voler.., les papiers, voler.., les documents, voler… un secret. Cela n’a pas d’importance en réalité et les logiciens ont tort de chercher la vérité dans le MacGuffin. Dans mon travail, j’ai toujours pensé que les « papiers », ou les « documents », ou les « secrets » de construction de la forteresse doivent être extrêmement importants pour les personnages du film mais sans aucune importance pour moi, le narrateur.

Maintenant, d’où vient le terme MacGuffin ? Cela évoque un nom écossais et l’on peut imaginer une conversation entre deux hommes dans un train. L’un dit à l’autre : « Qu’est ce que c’est que ce paquet que vous avez placé dans le filet ? » L’autre : « Ah ça C’est un MacGuffin. » Alors le premier : « Qu’est ce que c’est, un MacGuffin ? » L’autre : « Eh bien ! c’est un appareil pour attraper les lions dans les montagnes Adirondack. » Le premier : « Mais il n’y a pas de lions dans les Adirondack. » Alors l’autre conclut : « Dans ce cas, ce n’est pas un MacGuffin. » Cette anecdote vous montre le vide du MacGuffin… le néant du MacGuffin.

F. T. C’est drôle.,. très intéressant.

A. H. Un phénomène curieux se produit invariablement lorsque je travaille pour la première fois avec un scénariste, il a tendance à porter toute son attention au MacGuffin et je dois lui expliquer que cela n’a aucune importance. Prenons l’exemple des Trente Neuf Marches : que cherchent les espions ? L’homme à qui il manque un doigt ?… Et la femme au début, qu’est ce qu’elle cherche ?… S’est elle approchée à ce point du grand secret qu’il a fallu la poignarder dans le dos à l’intérieur de l’appartement de quelqu’un d’autre ?

Lorsque nous construisions le scénario des Trente Neuf Marches, nous nous sommes dit, complètement à tort, qu’il nous fallait un prétexte très grand parce qu’il s’agissait d’une histoire de vie et de mort. Lorsque Robert Donat arrive en Ecosse et parvient à la maison des espions, il a trouvé des informations additionnelles, peut être a t il suivi l’espion et, en suivant l’espion dans son travail, dans notre premier scénario, Donat arrivait en haut d’une montagne et il regardait en bas de l’autre côté. Il voyait alors des hangars souterrains pour avions, découpés dans la montagne. II s’agissait donc d’un grand secret d’aviation, de hangars secrets, à l’abri des bombardements, etc. A ce moment, notre idée était que le MacGuffin devait être grandiose, effectif autant que plastique. Mais nous commencions à examiner cette idée : qu’est-ce que ce serait, qu’est-ce qu’un espion ferait, après avoir vu ces hangars ? Est-ce qu’il enverrait un message à quelqu’un pour lui dire où ils étaient ? Et dans ce cas, que feraient les ennemis futurs du pays ?

Finalement nous abandonnions chacune de

ces idées au fur et à mesure au profit

de quelque chose de beaucoup plus

simple.

F. T. On pourrait dire que, non

seulement le MacGuffin n’a pas besoin d’être sérieux, mais encore qu’il

gagne à être dérisoire, comme la

petite chanson d’Une femme disparaît.

A. H. Certainement. Finalement le

MacGuffin des Trente-Neuf Marches

est une formule mathématique en

rapport avec la construction d’un

moteur d’avion, et cette formule

n’existait pas sur le papier puisque

les espions se servaient du cerveau

de Mister Memory pour véhiculer ce

secret et l’exporter à la faveur d’une

tournée de music-hall.

F. T. C’est qu’il doit y avoir une

espèce de loi dramatique quand le

personnage est réellement en danger ; en cours de route, la survie de

ce personnage principal devient tellement préoccupante que l’on oublie

complètement le MacGuffin. Mais il

doit y avoir tout de même un danger,

car, dans certains films, lorsqu’on

arrive à la scène d’explication, à la

fin, donc lorsqu’on dévoile le MacGuffin, les spectateurs ricanent, sifflent ou rouspètent. Mais je crois que

l’une de vos astuces est de révéler le

MacGuffin, non pas tout à la fin du

film, mais à la fin du deuxième tiers

ou du troisième quart, ce qui vous

permet d’éviter un final explicatif ?

A. H. C’est juste, en général, mais

la chose importante que j’ai apprise

au cours des années, c’est que le

MacGuffin n’est rien. J’en ai la conviction, mais je sais par expérience qu’il

est très difficile d’en persuader les

autres.

Mon meilleur MacGuffin et, par

meilleur, je veux dire le plus vide, le

plus inexistant, le plus dérisoire

est celui de North by Northwest.

C’est un film d’espionnage et la seule

question posée par le scénario est :

« Que cherchent ces espions ? » Or,

au cours de la scène sur le champ

d’aviation de Chicago, l’homme de l’Agence Centrale d’Intelligence

(C.I.A.) explique tout à Cary Grant,

qui lui demande en parlant du personnage de James Mason : « Qu’est-

ce qu’il fait ? ». L’autre répond : « Disons que c’est un type qui fait de

l’export-import. Mais qu’est-ce

qu’il vend ? Oh !… juste des secrets du gouvernement ! » Vous

voyez que, là, nous avions réduit le

MacGuffin à sa plus pure expression : rien.

F. T. Rien de concret, oui, et cela

prouve évidemment que vous êtes

très conscient de ce que vous faites

et que vous dominez parfaitement

votre travail. Ce genre de films,

construits sur le MacGuffin, fait dire à

certains critiques : Hitchcock n’a rien

à dire et, à ce moment-là, je crois

que la seule réponse serait : « Un

cinéaste n’a rien à dire, il a à

montrer ».

A. H. Exact.

(Hitchcock-Truffaut pp.111-113)

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