Michel Balat – Psychanalyse – Sémiotique – Eveil de coma

Un conte de Sigla Mundcan

Un conte de Sigla Mundcan

Conte à rester éveillé assis ou petite chronique du futur antérieur.

En ces temps là, en 2043, les « Faillites des Aptitudes à Devenir Autonome » (FADA) constituaient

un trouble au spectre très large puisqu’il incluait les aussi bien les « Troubles des Apprentissages de

la Propreté Élémentaire » (TAPÉ), les « Troubles du Rangement de la Caisse à Jouets » (TRCJ), les

« Troubles de la Googlelisation » (TGoog), les « Troubles Vestimentaires Adaptés » (TVA) et les

« Troubles de la Vie Avec les Autres » (TVAA) que l’on appelait encore avant la réforme du DSM7 :

« Trouble du Spectre Autistique » (TSA). Un trouble apparenté au TVAA fut identifié mais il resta

heureusement très rare : le « Trouble de la Vie Avec les Autres Auvergnats » (TVtripleA)

Notons aussi que figurait dans cette nomenclature les « troubles du départ de sa famille » (TDF),

que l’on ne diagnostiquait toutefois qu’à partir de 30ans, et les « troubles des aptitudes à devenir

autonome acquises trop précocement » (TADAATP) spécifiant ainsi ce que l’on nommait avant les

enfants « surdoués ». (Pour plus d’informations, se reporter à la version du DSM 8 consultable sur

internet et dans toutes les mairies)

Ces troubles faisaient l’objet d’une rééducation remboursée par les assurances (privées puisque la

sécurité sociale avait été supprimée en 2022) pour peu que l’on ait souscrit avant la naissance un

contrat ANTI-FADA se prémunissant ainsi contre tous ces vices de développement normal.

Ces méthodes de rééducation étaient administrées dans des établissements spécialement mis en

place dans chaque département sous la responsabilité du préfet qui devait rendre compte au

ministère de l’intérieur (un des derniers qui n’avaient pas été privatisés) de l’efficacité des mesures

de redressement des comportements inadaptés. Les personnels de rééducation formés aux

techniques de récupération en tous genres des FADA répertoriés dans le DSM8 étaient d’ailleurs

directement rattachés à ce ministère.

Signalons au passage que la pédopsychiatrie ayant été interdite en 2023 (juste après la suppression

de la sécu), les psychiatres (ceux qui restaient puisque cette spécialité avait été supprimée des

études de médecine cette même année) avaient été renvoyés dans les centres de rétention des

malades dangereux (CRMD) qui avaient remplacé les anciens hôpitaux psychiatriques. Ceux-ci

avaient en effet largement fait la preuve de leur inefficacité à solutionner le problème de la folie

meurtrière des enfants dont les « troubles prédictifs des conduites potentiellement dangereuses pour

la société » (TPCPDS) n’avaient pas été diagnostiqués suffisamment tôt (avant bien sûr que les tests

ne deviennent obligatoires !)

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où un grain de sable vint

se loger dans cette belle mécanique ? Venu de Chine (qui était depuis longtemps la première

puissance mondiale) une nouvelle approche de ces troubles se répandit dans le monde entier.

Remettant en cause la notion de FADA et ses méthodes de rééducation, les savants chinois

imposèrent une autre explication de ces troubles. Pour eux, il s’agissait non de troubles adaptatifs

pour l’autonomie par des défauts d’apprentissage mais d’une mauvaise interaction entre le dedans et

le dehors et réciproquement, (ce qui n’était pas sans rappeler une très ancienne notion qui

considérait la peau un peu comme une sorte de modèle pour expliquer le fonctionnement psychique

et qu’un mentaliste français nommé Didier Anzieu avait proposé – ndlr)

Mais ces théories fumeuses étaient complètement ignorées des chinois, il se référait plutôt à deux

sources, d’abord leur tradition du T’ai-Chi-Chuan qui consiste à effectuer des mouvements du corps

dans un ordonnancement précis sous la conduite d’un maître et la parfaite connaissance qu’ils

avaient acquis sur les neurones miroirs dans leurs expériences visant à améliorer l’unité du peuple

chinois où tout le monde devait se ressembler.

Ce dont était atteints ces enfants se résumait à un trouble du « chez soi ne correspondant pas au pas

chez soi et inversement » (自己,而不是另一個 en chinois)

La techniques consistait donc à mettre au devant des enfants atteints par ce syndrome du « pas

comme moi-même et pas comme les autres » un maître qui effectuait des mouvements précis qu’ils

devaient imiter. Cette méthode fut appelée « Mimesis Inside Also Outside » (MIAOu). Les

observations scientifiques menées dans le cadre d’une recherche internationale portant sur 7 enfants

présentant ce problème montrèrent qu’ils intégrèrent les mouvements dans leur intériorité corporelle

et donc furent plus aptes à se retrouver eux-mêmes dans leur corps et dans leur esprit et qu’ils

furent très vite aptes à reproduire ces gestes au point qu’ils purent les transférer à d’autres gestes de

la vie quotidienne. Une publication dans la revue « Scientific Investigation Corporation » (SIC) du

professeur Li-Chuong fit grand bruit. Il faut ajouter que ces techniques se doublaient de médications

traditionnelles chinoises à base de produits dont la composition restait secrète et dont une société

basée à Shanghaï détenait les droits pour le monde entier.

Les tenants des techniques de rééducation des comportements basées, elles, uniquement sur le

« comme les autres » mirent très sérieusement doute doute cette idée qu’il pourrait aussi y avoir un

« dedans » avec un « comme soi » et que de plus, ces deux instances pourraient être liées. Pour eux

soit on était du dehors par ses comportements, soit du dedans comme le prônait autrefois une vieille

idéologie appelée « psychanalyse » heureusement depuis longtemps interdite. De plus il s’élevèrent

contre la prescription de médicaments d’origine incertaine, dont la caractère scientifique n’avait pas

été prouvé et qui de plus, n’étaient pas produits par des laboratoires pharmaceutiques qui avaient

depuis longtemps fait leurs preuves notamment dans le traitement des troubles de l’hyperactivité

chez l’enfant (nommés dans le DSM8 « troubles adaptatifs générés antérieurement au

développement de l’autonomie » (TAGADA). Non seulement on ne savait pas ce qu’il y avait dans

ces médicaments mais en plus ils coûtaient fort cher.

Mais, soutenu par la puissance chinoise dont les scientifiques avaient acquis une renommée

mondiale (au point de rafler la plupart des prix Nobel) cette approche était en passe de devenir

majoritaire dans l’aide aux enfants que l’on dénommait avant les FADA même si cette terminologie

n’était plus guère utilisée dans les revues spécialisées voire même décriée comme un archaïsme

d’une pensée révolue. Penser que l’on pouvait de l’extérieur modifier le comportement d’un enfant

FADA était même considéré comme un mauvais traitement puisque cette approche privilégiait une

seule face de la personne en niant totalement ses liens avec l’intériorité que la méthode MIAOu

avait démontré. L’imitation devenait ainsi la seule méthode reconnue par la communauté des

professionnels de l’aide aux enfants atteints de自己,而不是另一個 (troubles du « dedansdehors

 » en français). Mais des résistances se firent jour, les méthodes de modifications extérieures

des comportements qui avaient, soutenaient ses défenseurs, largement fait leurs preuves,

continuaient à se pratiquer malgré les réprobations des familles qui voyaient dans ces nouvelles

théories chinoises du trouble de leur enfant une solution enfin crédible à leurs tourments.

Ces familles regroupées en lobby mirent toute leur énergie à discréditer les anciennes méthodes de

rééducation comportementale et les idées des pionniers de ces approches, Watson, Skinner,

Lovaas… Des manifestations eurent lieu devant les centres départementaux de rééducation et les

préfets durent faire remonter au ministère de l’intérieur la grogne grandissante. On assista même à

des mises en scène montrant des rééducateurs comportementaux grimés comme des officiers des GI

américains qui intimaient aux enfants l’ordre de répondre « yes sir » à chaque injonction. Bien sûr,

le caractère caricatural de ces mises en scène n’échappa à personne mais elles eurent quelques effets

sur des personnes non averties. Quelques images tournées en caméra cachée de ces manifestations

laissèrent croire que cela se passait réellement ainsi et cela ne fit que renforcer le rejet de ces

archaïsmes par des familles que leur difficulté à avoir un enfant FADA avaient rendues crédules.

Le préfet du département x…. (l’enquête étant encore en cours nous préférons garder l’anonymat –

ndlr) fit l’objet d’une plainte pour non application des dernières connaissances scientifiques en

matière de troubles du « chez soi ne correspondant pas au pas chez soi et inversement » (自己,而

不是另一個 en chinois). Au ministère de l’intérieur, dans la section « rééducation des

comportements qui empêchent de devenir autonome », on était bien embarrassé. Le ministre mit en

place une commission de spécialistes, procédé connu depuis longtemps pour enterrer un problème.

Le temps qu’elle rende ses conclusions, les élections seraient passées car le pouvoir craignait que

cette affaire ne lui porte la poisse pour conserver sa majorité. En effet, les lobbyistes de la méthode

MIAOu s’affairaient dans les milieux politiques, un député fut même sollicité pour déposer un

projet de loi visant à interdire les méthodes de rééducation des comportements. De vives

protestations s’élevèrent, ceux qui avaient en leur temps milité pour l’interdiction de la psychanalyse

crièrent à l’attaque contre les idées, chose que l’on avait pas vu depuis les régimes les plus

totalitaires que notre histoire a connu.

Des familles allèrent s’installer en Chine pour bénéficier de la méthode MIAOu directement auprès

des maîtres de l’imitation, mais seuls les plus aisés pouvaient se le permettre. Les familles les plus

modestes exigèrent que ces méthodes fussent proposées en France. On assista même à un marché

noir des médications chinoises qui se vendaient à des prix prohibitifs sur internet, sans aucune

garantie quand à leur qualité, exploitant honteusement la faiblesse des familles plongées dans le

désarroi.

On en était là en 2043 au plus fort de l’affrontement des « tout dehors » et des « dedans-dehors »

lorsque un sage africain goûtait la fraicheur du soir sous un baobab. Il observait un enfant qui ne

voulait pas aller se coucher (dans le DSM8 : Trouble de l’Adaptation au Coucher à l’Heure de

l’Enfant – TACHE). Sa mère lui disait : « mais dis donc Doudou qu’est-ce-que t’as donc dans la

tête ? » (l’enfant s’appelait Doudou – ndlr.) Le sage eut soudain la vision de ce qui se passait dans la

tête de l’enfant, il y vit des pensées, des idées, des songes, des peurs, des machins… et même

quelque part de vilaines pensées envers sa mère qui l’em… à lui demander d’aller se coucher alors

qu’il voulait continuer à jouer. Le sage prit alors son smartphone pour le dire à son copain

professeur de méthodologie humaine à l’Université de Saint Florian le Bénéfou (les universités

françaises avaient été fortement décentralisées – ndlr) : « il y a quelque chose dans le tête des

enfants ». Cette nouvelle, relayée par des sommités intellectuelles mondiales allait faire grand bruit

et l’investigation du « dedans » se répandit comme une trainée de dynamite. Déjà les tenants des

approches « dedans-dehors » se mobilisaient pour dénoncer cette imposture qui consistait à ne

considérer que le « dedans » tandis que les défenseurs du « dehors » avaient depuis longtemps

disparu.

Sigla Mundcan (ceci est bien sûr un pseudonyme !)

Commentaires

4 réponses à « Un conte de Sigla Mundcan »

  1. Avatar de D. Fauvel
    D. Fauvel

    Merci pour ce conte… un peu de décalage humoristique et de dérision visionnaire ramènent le sourire en cette période trouble ou certains (du dehors) tentent de régler leur compte à certains autres (du dedans)…

    À bon entendeur salut, nous sommes avisés de rester éveillés.

    Les bons contes font les bons avis…

    Du moins, espérons-le

  2. Avatar de Coline
    Coline

    J’aime bien celui-là : « « Trouble de la Vie Avec les Autres Auvergnats » (TVtripleA) »

    Une petite référence à l’ami Brice ?

  3. Avatar de françoise pierens
    françoise pierens

    Bravo , Bravo et encore Bravo !!! J’ai adorrrrrré lire et relire votre conte …

    Je viens de la plastifié pour le mettre à la disposition de mes patients …

    Merci pour ce petit « chef d’œuvre » !!!

    Fr Pierens

  4. Avatar de jean29
    jean29

    Le texte ne m’a pas fait rire. Ni pleurer d’ailleurs.

    Il pourrait y avoir une variante avec la « dysharmonie évolutive » et toutes les terminologies utilisées pour parler des mêmes personnes dans la CFTMEA.

    Le terme exact dans les classifications, qu’elles soient DSM, CIM ou CFTMEA, n’a pour moi – en tant que parent – pas beaucoup d’importance.

    Mais à partir du moment où ma fille a eu un diagnostic de syndrome d’Asperger – à 21 ans -, cela a dégagé le chemin vers une compréhension de son fonctionnement. Pour ses parents, pour son entourage, mais surtout pour elle-même. Le plus important n’est pas cette caractérisation précise, mais de comprendre qu’il s’agit de TED ou de trouble du spectre autistique.

    Cela donne des pistes de compréhension du fonctionnement.

    Comme ma fille participe à différentes recherches sur le plan génétique ou IRM, je peux témoigner que les résultats sont souvent troublants. Dans la mesure où les chercheurs semblent mettre le doigt sur des points communs entre différentes sortes d’autisme (ou TED).

    Mais comme les manifestations d’autisme sont très diverses, j’espère que les recherches permettront de déterminer des ensembles plus restreints pour que les professionnels ajustent leur pratique.

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