Michel Balat – Psychanalyse – Sémiotique – Eveil de coma

De la saloperie actuelle

De la saloperie actuelle

Il [Montesquieu dans L’Esprit des lois] ne perd pas de vue, pour autant, la « propre nature » de l’homme, par exemple lorsqu’il

note que « l’esclavage est contre le Droit naturel,

par lequel tous les hommes naissent libres

et indépendants ». Il n’a cessé d’observer la

diversité des sociétés et de les expliquer dans

la mesure du possible, mais aussi de réfléchir

aux institutions les plus conformes à la « propre

nature » de l’homme et les plus favorables

à son épanouissement. Par là, il a contribué

à poser en des termes nouveaux la question

philosophique par excellence, qui est aussi

la première question politique : celle de la

nature propre de l’homme, en deçà des

différences historiques observables, et de la

meilleure organisation politique qu’il puisse

se donner.

Or cette question se pose aujourd’hui plus

que jamais. Ceux qui veulent plier l’homme

dans un certain sens, en imprimant dans son

esprit une idée de lui-même conforme, non pas

à sa nature, mais à leurs intérêts, disposent de

moyens de plus en plus dangereux. Les grandes entreprises de domestication de la pensée qui se sont succédé à l’époque contemporaine

ont produit des résultats de plus en plus

catastrophiques. La dernière en date, celle du

néo-libéralisme, n’en aura pas de meilleurs.

Or, pour la combattre, il est nécessaire d’en

comprendre la nature.

Comme les précédentes, elle s’impose en

répandant une idée de l’homme conforme

à l’intérêt de ses promoteurs. Le néo-libéralisme veut que cette idée devienne

notre seconde nature et que nous perdions

de vue la première. Ce phénomène a été

analysé récemment par Pierre Dardot et

Christian Laval [La nouvelle raison du monde, Paris, La découverte, 2009, p.5]. « Ce qui est en jeu, écrivent-ils, n’est ni plus ni moins que la forme de notre

existence (…). Le néo-libéralisme définit en

effet une certaine norme de vie dans les

sociétés occidentales et, bien au-delà, dans

toutes les sociétés qui les suivent sur le chemin de la ’modernité’. Cette norme enjoint

à chacun de vivre dans un univers de

compétition généralisée, elle somme les

populations d’entrer en lutte économique

les unes contre les autres, elle ordonne les

rapports sociaux aux modèles du marché,

elle transforme jusqu’à l’individu, appelé

désormais à se concevoir lui-même comme une entreprise ».

Extrait de Notes sur Tchouang-Tseu et la philosophie, de Jean-François Billeter, chez Allia pp.41/44.

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