Michel Balat – Psychanalyse – Sémiotique – Eveil de coma

Roger Misès s’insurge contre la HAS

Roger Misès s’insurge contre la HAS

PAR GUY BAILLON, publié par mediapart.fr in « Contes de la folie ordinaires »

Roger Misès s’insurge contre la HAS

PAR GUY BAILLON

ARTICLE PUBLIÉ LE DIMANCHE 18 MARS 2012

Guy Baillon psychiatre des hôpitaux, Yves Gigou

cadre-infirmier psychiatrique : interview de Roger

Misès.

Roger Misès s’insurge contre la HAS

Roger Misès professeur émérite de psychiatrie

infanto-juvénile a accepté qu’Yves Gigou pour le

collectif des 39, fasse une vidéo (réalisée par Olivia

Gilli du collectif des 39) autour de son avis sur la

Haute Autorité de la Santé. Yves m’a demandé de

l’accompagner. Je l’ai suivi avec d’autant plus de

plaisir que je sais que Roger Misès est un homme

auquel la France doit beaucoup.

Roger Misès a accepté malgré une grande fatigue qu’il

sait cacher (si nous l’interrogeons sur elle, il réagit

en disant que participer à ces mobilisations contre

l’obscurantisme le soutient avec force !).

Nous le savions très vigilant devant les attaques

actuelles menées contre la psychiatrie et très précis

dans sa volonté de la soutenir. Il nous le montre ce

jour dans son propos.

(Une petite excuse pour le lecteur, ayant réalisé cette

vidéo trop tard, le 12 mars, pour être vue le 17, nous

n’avons pris de la bande son de 30’ que les 5’ de

ce texte lu au colloque des 39, avec les risques de

déformation dont nous sommes seuls responsables.)

Pour ceux qui ne connaissent pas Roger Misès,

rappelons qu’il a commencé à construire la psychiatrie

infanto-juvénile dès 1950 en prenant la direction de

la Fondation Vallée, près de Bicêtre et de Paris, où

étaient ‘abandonnés’ dans des conditions inhumaines

tous les enfants les plus gravement touchés de la

région, autistes entre autres, tous étiquetés grands

arriérés. Il s’en est occupé toute sa carrière, et a

commencé immédiatement à bâtir une « nouvelle

clinique psychiatrique » basée sur le travail d’équipe

pluridisciplinaire avec éducateurs, pédagogues, aux

côtés de psychiatres et d’infirmiers psychiatriques en

s’appuyant sur toutes les apports théoriques actuels,

en particulier la psychanalyse, tout en devenant luimême

psychanalyste. C’est dire s’il était le mieux

placé pour élaborer la circulaire du 14 mars 1972 qui

créait la psychiatrie de secteur infanto-juvénile, en

effet le ministère lui a demandé de l’écrire comme

celle de 1992. Déjà nous voyons que ce n’était pas du

discours, c’était de la pratique décrite et proposée. Ces

circulaires ont créé un tissu de 321 équipes couvrant

la totalité du territoire. Misès sera aussi l’auteur et

le meneur de jeu de l’élaboration d’une classification

française des maladies mentales de l’enfant et de

l’adolescent qui se révèlera comme l’une des armes

les plus coriaces contre l’envahissement par le DSM

et son idéologie nord américaine.

Son propos, ce 12 mars 2012, à deux jours près date

anniversaire des circulaires de 1960, 72, 92 créant la

politique de secteur, est fait de mots simples :

Nous lui demandons de préciser au Collectif des 39

ce qu’il pense de la HAS après son rapport et ses

déclarations :

Roger Misès commence par dire que la nouvelle loi

sur le handicap (dont le handicap psychique), méritait,

à sa parution, en 2005, d’être soutenue, parce qu’elle

permettait de compenser le handicap (donnée évolutive

et non fixée, car ce terme définit les conséquences

sociales des troubles psychiques graves), tout en

s’inscrivant dans les projets qui soutiennent la réponse

en termes de soins pour ces troubles psychiques

graves ; ainsi était mis à disposition des familles

l’ensemble des moyens du sanitaire et du médicosocial.

Dans toute sa pratique, comme dans tous ses

propos théoriques, ce lien du soin avec le social a

toujours été présent (en ce sens on peut constater

que la psychiatrie infanto-juvénile a été constamment

en avance sur la grande partie de la psychiatrie

générale).

Il était fondamental, précise-t-il, de maintenir en

France simultanément l’aide au handicap et l’éclairage

psychopathlogique, avec d’une part le soin à visée

mutative (c’est-à-dire entrainant un changement

psychique), et d’autre part l’appui social. Ceci dans

une perspective multidimensionnelle ; il est en effet,

dit-il, nécessaire de prendre en compte en même temps

les trois grandes dimensions de l’être humain, ses

composantes physiques, psychiques et relationnelles

ou sociales, mettant ainsi en évidence la singularité de

chaque enfant, la complexité de ses problèmes, ainsi

que les potentialités de chaque sujet.

Misès a précisé que son expérience de 40 ans lui avait

permis de suivre des enfants très atteints, dont des

autistes, ‘sur le long cours’ (nous savons tous que ce

‘long cours’ est le critère non contestable de toute

évaluation) et de témoigner qu’ils ont profondément

évolué grâce à ce travail d’équipe associant

pédagogues, éducateurs et soignants psychiatriques,

ensemble et chacun dans leur rôle.

Mais quelques années après 2005 il a constaté que

cette loi, au lieu de jouer son rôle d’union entre le

soin et la compensation a de plus en plus évité le soin

(sous l’influence de certaines familles et de certaines

MDPH). Misès a senti cette dérive et a commencé

à la dévoiler, d’autant qu’il l’avait anticipée dans le

combat qu’il a mené longtemps avant.

Aujourd’hui la HAS confirme cette dérive.

Misès constate que la HAS remplit là une fonction peu

glorieuse !

Roger Misès rappelle en effet qu’il a accompagné

la révolution de la psychiatrie qui au lendemain

de la guerre a permis de construire une nouvelle

cliniquepsychiatrique grâce à la reconnaissance et

l’implication du rôle fondateur du contexte du secteur

intégrant les différents acteurs du soin et de l’Action

sociale, au delà des murs des institutions, dans la Cité

(l’école, la pédiatrie, la PMI, la justice, le social), et

d’abord avec la famille.

Mais il insiste pour préciser que le mouvement

de régression actuel a commencé dès 1980 quand

les pouvoirs publics ont voulu appliquer en France

la classification nord-américaine du DSM et les

concepts qui l’accompagnaient (son idéologie), la

prééminence du modèle bio-médical niant toute

dimension psychopathologique : seuls comptaient les

facteurs organiques, les autres étaient évacués. Donc

cette théorie installait l’irréversibilité des troubles

comme ‘credo’ et retirait du soin sa dimension

mutative de changement psychique ! Ainsi, souligne

Misès, le DSM a été imposé par les pouvoirs publics

aux équipes dans le seul but de réduire les dépenses

de santé, d’installer un contrôle gestionnaire et de

renforcer le seul personnel administratif !

Pour cette raison très vite Roger Misès s’est acharné

avec ses collègues à construire une classification

française des troubles de l’enfant et l’adolescent,

intégrant l’éclairage multi-dimensionnel tout en

évitant de se laisser enfermer dans une simple

opposition passive, parce que cette classification était

accompagnée d’une échelle d’équivalence avec le

DSM. Cela a permis à la France jusqu’à aujourd’hui de

résister à la domination bio-médicale et gestionnaire

en soutenant l’importance des techniques humaines

relationnelles.

Roger Misès ne comprend pas, n’accepte pas, que la

HAS n’ait pas tenu compte de tout cet acquis, qu’elle

ait écarté les avis des professionnels de la psychiatrie

de l’enfant et de l’adolescent de la France entière !

Misès n’accepte pas que la HAS puisse obliger la

psychiatrie française à se soumettre à un modèle

extérieur à l’expérience française, celui des USA, qui

évacue le soin dans sa visée curative, ciblant la réponse

sur la seule éducation, le seul comportementalisme,

préférant à une psychiatrie ouverte, une psychiatrie

fermée.

Roger Misès s’insurge en soulignant que la HAS a

formulé un diktat, et qu’en même temps elle n’a rien

réglé.

A Yves Gigou, lui demandant ce qu’il pensait de

l’influence des familles dans cet avis, Misès répond

que toute sa carrière il a travaillé avec les familles avec

beaucoup d’attention, qu’il a même organisé plusieurs

colloques avec elles en 1994 à Grenoble, en 1996 à

Nancy, en 1997 sur l’autisme, montrant à chaque fois

que la coopération avec elles était possible et féconde.

la famille est une alliée. La souffrance des familles

ensuite a été instrumentalisée par certains contre cette

collaboration.

Misès s’est acharné en plus à former de nombreux

psychiatres et à transmettre cette expérience aux

soignants.

Je peux en témoigner, tout jeune Psychiatre des

Hôpitaux en 1969, je me suis inscrit aussitôt à la

formation des psychiatres que Misès avait obtenu

de créer au Ministère (toute une semaine nous

avions cours et stages sur la psychiatrie infantojuvénile

naissante). Bien que psychiatre d’équipe

généraliste, j’ai tout fait chaque année pendant 10

ans pour y participer, tellement j’avais compris que

la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent était la

meilleure clé pour la carrière de psychiatre. A la

même époque, je ne le connaissais pas, Yves Gigou

était infirmier chez Misès, avant de devenir cadre

dans notre équipe généraliste de Bondy, 20 après,

partageant ces découvertes.

A la fin de notre entretien, Roger Misès, ne peut

s’empêcher d’exprimer son émotion avec un terme

fort :‘’ J’ai peur ‘’, nous dit-il, ’’J’ai peur de ce qu’il

va advenir des générations de psychiatres avec ce

diktat ; ceux qui ont été formés vont être écartés, que

vont-ils devenir ? Les autres sans formation autre

que biologique et comportementale, comment vont-ils

faire ?’’

Sa conclusion est sobre, solennelle.

(Roger Misès ne dira pas un mot de plus) :

’’La Haute Autorité de la Santé n’est pas digne’’.

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