Michel Balat – Psychanalyse – Sémiotique – Eveil de coma

L’enveloppe qui déchire

L’enveloppe qui déchire

par Catherine Vincent in Le Monde du 31/03/12

Catherine Vincent

Lille, envoyée spéciale

Il ne comprend toujours pas. Lui

qui n’a eu de cesse, durant sa carriè

re, de faire du lien avec les malades

et ceux qui interviennent dans le

champ de la santé mentale, lui qui

est unanimement salué par ses

pairs pour son humanisme et son esprit

d’ouverture, le voilà plongé au cœur d’une

bataille qui le dépasse. Calomnié, humilié,

disqualifié. Assigné devant le conseil de

l’ordre des médecins de Lille par une asso

ciation de parents d’autistes, qui se déchaî

ne depuis des années contre le packing : un

soin venu d’Amérique dont il est, en Fran

ce, le premier défenseur.

En vingt ans, le professeur Pierre Delion,

chef du service de pédopsychiatrie du

CHRU de Lille, y a formé plusieurs dizaines

de confrères. Réservée aux cas d’autisme

sévères avec automutilation répétée, la

technique consiste à envelopper le patient

dans des serviettes humides et froides,

puis à induire un réchauffement rapide

pour faciliter la relation avec les soignants.

Tout sauf un acte de torture si la lettre et

l’esprit en sont respectés – ce n’est pas tou

jours le cas.

Ce qui n’a pas empêché la Haute Autori

té de santé (HAS), pressions des associa

tions et des politiques aidant, de lui porter

le coup de grâce : dans ses recommanda

tions sur la prise en charge de l’autisme,

publiées le 8 mars, elle se déclare, « en l’ab

sence de données relatives à son efficacité

ou à sa sécurité » et exception faite des

essais cliniques autorisés, « formellement

opposée à l’utilisation de cette pratique ».

Qu’aurait-il dû faire pour défendre le

packing ? Jouer de ses relations ? Convain

cre les parents des quelque 300 autistes

qui reçoivent ce soin sans s’en plaindre de

témoigner publiquement ? Organiser une

conférence de presse ? Pas son style. Une

enfance sans heurts à Tuffé, « un petit bled

de la Sarthe où [ses] parents avaient une

toute petite quincaillerie », une scolarité

sans faille qui le mène aux portes du collè

ge Sainte-Croix du Mans, prestigieuse insti

tution jésuite où il apprend – non sans pei

ne – à côtoyer la grande bourgeoisie, sa per

sonnalité propre enfin : rien n’a préparé

Pierre Delion au rapport de forces. Il ne

connaît que la confiance, l’écoute, le dialo

gue. La relation humaine. C’est même pour

ça qu’il est devenu psychiatre.

Il commence sa médecine à Angers en

1968, craint un moment de ne pas y trou

ver sa place. « Je ne voyais que des patrons

très hautains avec les patients, avec leurs

équipes. Jusqu’à ce que je fasse un stage

d’externe en psychiatrie. D’un seul coup, je

suis tombé sur un médecin qui parlait aux

malades, qui prenait ses décisions en

accord avec ses infirmiers : je suis resté »,

raconte-t-il d’une voix douce, légèrement

voilée. On est en 1973. L’année où le minis

tère de la santé autorise la mise en œuvre

de la sectorisation des soins psychiatri

ques, inscrite dans les textes en 1958 mais

jusqu’alors restée lettre morte.

La psychiatrie de secteur, c’est la rupture

avec l’asile. La prise en charge du malade

près de son domicile, le soin porté au cœur

de la cité grâce au « potentiel soignant du

peuple », selon le beau mot du psychiatre

Lucien Bonnafé. La disparition de la cami

sole et des neuroleptiques au profit des thé

rapies relationnelles, largement inspirées

de la psychanalyse. Une révolution cultu

relle et clinique. Quand Delion prend le

train de cette « prodigieuse aventure », le

coup de foudre est immédiat, et son enga

gement pour cette psychiatrie à visage

humain sera indéfectible. Les enfants le

passionnent, et ce n’est pas la rencontre

avec sa future femme, interne en pédiatrie

au CHU d’Angers, qui va l’en détourner.

Bientôt, il exerce au Mans la pédopsychia

trie hospitalière. C’est ainsi qu’il découvre

le packing, pratiqué aux Etats-Unis pour

apaiser les schizophrènes.

Dans le salon vaste et clair où il nous

reçoit, l’occupant principal est un grand

piano noir. Pierre Delion s’y installe, joue

quelques notes avec autant de simplicité

que d’autres allument une cigarette. Ces

instants de détente envolés, nous reve

nons au packing. Il y a consacré un livre,

des dizaines d’heures d’enseignement,

beaucoup d’énergie et d’espoir.

Pourquoi y croit-il tant ? « Je n’y crois pas,

soupire-t-il. En 1984, j’hérite d’un service asi

laire avec des enfants qui s’automutilent. On

a tout essayé sur eux, rien n’a marché. Je ten

te un pack : au bout de quelques semaines,

les symptômes d’automutilation disparais

sent. J’en parle à mes copains psychiatres,

qui me demandent de venir dans leur service

faire la même chose : ça marche aussi avec

leurs gamins ! Très vite, on m’a demandé de

faire des formations… Je ne crois rien du tout,

sinon que cela s’est passé comme ça. Rien de

plus. » Dès les années 1990, il réclame l’auto

risation de mener une recherche clinique

pour évaluer l’efficacité de la technique. Il

ne l’obtient qu’en 2007. Trop tard ? Avec la

violente publicité menée ces derniers

temps à l’encontre de cette approche, l’étu

de est à peine au milieu du gué.

Les forums de parents qui l’agressent

sur Internet ? D’un geste, il écarte le sujet.

« Je n’y vais pas, j’y laisserais ma santé. » Il

préfère se souvenir des 6 500 personnes

qui, depuis le début de l’année, ont envoyé

une lettre au conseil de l’ordre pour le sou

tenir. « Ce qui me permet de tenir, c’est que

les gens qui me connaissent me défendent,

alors que ceux qui m’attaquent ne me

connaissent pas. »

M’Hammed Sajidi, président de l’associa

tion Vaincre l’autisme, qui pourfend le pac

king depuis plus de cinq ans, ne s’en cache

pas : sa première rencontre avec le profes

seur Delion remonte à février, lors de la com

parution de ce dernier devant l’ordre des

médecins de Lille. C’est lui qui avait assigné

le médecin. « Nous n’avons rien personnelle

ment contre Delion », dit-il, mais contre le

packing, oui, qu’il qualifie de traitement

« indigne ». Il ajoute n’avoir jamais assisté et

ne vouloir « jamais » assister à une pratique

qu’il assimile à de la maltraitance.

Un avis que ne partage pas Karima

Boukhari, mère d’un garçon autiste de

10 ans que le packing, pratiqué au CHRU de

Lille, a guéri de ses automutilations. « La

première fois, on m’a expliqué comment

allait se passer la séance. Moi qui suis d’origi

ne méditerranéenne, cela m’a vraiment fait

penser au hammam », se souvient-elle.

Adel avait alors 4 ans et se blessait derrière

les oreilles jusqu’au sang. « Au bout d’un

mois, il ne se mutilait plus. Il était devenu

beaucoup plus calme et communiquant. »

Après trois ans, les séances ont pu être arrê

tées : Adel n’en avait plus besoin.

Pourquoi, alors, un tel déchaînement de

violence ? Parce que l’autisme, dans ses for

mes graves, est lui-même d’une violence

extrême. Parce que les draps froids et la

contention évoquent des traitements de

sinistre mémoire. Et surtout parce que der

rière le packing se trouve la psychanalyse.

La bête noire des parents d’autistes, trop

longtemps confrontés aux propos obscurs

et culpabilisants de ses représentants. Au

carrefour des peurs et rancœurs, Delion

serait devenu le bouc émissaire de toutes

ses dérives. Un comble pour un homme

qui n’appartient à aucune école freudienne

ni lacanienne, et qui s’est toujours montré

critique vis-à-vis de ceux qui font de la psy

chanalyse un enjeu de pouvoir.

Non qu’il la renie ! Il y a été formé avec

bonheur, et défend cet outil qui « a changé

la face de [son] métier ». Lui qui dit avoir

peu de regrets a pourtant celui-là : que des

psychanalystes « continuent de penser

comme Freud, et moins bien que lui », à pro

pos de certaines pathologies. « Pour moi, la

psychanalyse est comme la musique : c’est

une culture qui me permet de penser d’une

certaine manière. Mais nombre de psycha

nalystes français trop orthodoxes croient

encore pouvoir appliquer à l’autisme les

principes du “névrosé occidental poids

moyen”. Que cela ait mis les parents dans

des états de sidération et de colère, il n’y a

rien de plus normal », juge-t-il.

Avoir la peau du packing, mise à mort

symbolique de la psychanalyse… M

me

B.,

qui souhaite garder l’anonymat et dont le

fils « a bénéficié de cette technique plu

sieurs fois par semaine pendant des

années », avance une autre hypothèse. Pier

re Delion est « quelqu’un qui aide à donner

du sens, à faire le petit pas de côté qui per

met de penser une situation impensable et

très mortifère », estime-t-elle. C’est là que le

bât blesse. Car le packing se préoccupe

avant tout de la souffrance psychique –

souffrance que les parents d’enfants autis

tes ne veulent pas toujours admettre.

Une analyse que prolonge le professeur

de neuropédiatrie Louis Vallée, qui tra

vaille depuis des années avec le pédopsy

chiatre au CHRU de Lille. « Le packing tou

che à l’inconscient, à ce qui est hors normes.

Les parents en veulent d’autant moins

qu’une partie de leur souffrance vient juste

ment de ce que leurs enfants sont hors nor

mes », avance-t-il. Il ajoute que « la HAS et

les médias se sont laissé prendre au piège

d’une démarche émotionnelle ». Ce qui

dépasse l’entendement inquiète, pertur

be, plus encore dans le champ douloureux

du trouble mental. Mais Delion n’est pas

un simplificateur. La complexité ne lui

fait pas peur, elle l’attire. Il ne la résout pas,

il l’accueille.

A Lille, où il a été nommé professeur en

2003, il fait ce qu’il a toujours fait : du lien.

Comme dans l’angevine ville de Trélazé,

où il demandait, naguère, à descendre

dans les mines d’ardoise pour voir les

conditions de travail des alcooliques qu’il

soignait. Avec les pédiatres de la région, il

mène une étude pour prévenir les consé

quences sur le nourrisson de la dépression

postnatale de la mère. Les résultats sont si

probants que l’Association française de

pédiatrie ambulatoire tente désormais de

la développer à l’échelle nationale. Il ani

me, à la demande de Martine Aubry – elle le

décrit comme « un vrai humaniste, un hom

me qui, derrière le scientifique, a toujours le

doute » –, un groupe de travail sur la violen

ce et l’enfance. Il développe dans les quar

tiers lillois les plus défavorisés, avec les pro

fessionnels de l’école et de la justice, des ini

tiatives concrètes pour prévenir la délin

quance des jeunes… Psychiatre dans la cité,

encore et toujours.

« Pierre ne se réduit pas au packing, loin

s’en faut ! », insiste le psychiatre et psycha

nalyste Serge Tisseron. Sollicité par son

confrère pour mettre en place, dans le cadre

de la prévention de la violence en classe

maternelle, un jeu thérapeutique pour

l’académie de Lille, il salue « la qualité de ses

relations avec les gens de l’éducation natio

nale » et l’attention constante qu’il porte

« au travail des autres ». C’est pour cela aus

si, sans doute, que Delion a reçu une stan

ding ovation des 1 200 personnes venues

assister, le 17 mars à Montreuil (Seine-Saint-

Denis), au meeting de psychiatrie organisé

par le Collectif des 39 contre la nuit sécuri

taire. Il n’en fait pas grand cas, mais cela lui

a mis du baume au cœur.

Des projets de livres plein les tiroirs, un

métier qui le captive, un solide réseau

d’amis, trois grands enfants, dont l’un,

médecin comme lui, l’a récemment fait

grand-père d’une petite Jeanne qui l’émer

veille : au fond, l’homme que nous rencon

trons est un homme heureux. Mais,

depuis que la HAS a marqué le packing de

son interdit, il ne dort plus aussi bien

qu’avant. Que dire aux parents qui lui ont

amené leur enfant pour une séance hebdo

madaire ? Aux confrères qui pratiquent ce

soin et l’appellent de toute la France pour

lui demander conseil ?

Le psychiatre Moïse Assouline, grand

spécialiste de l’autisme, « ne décolère pas

de ce qui lui arrive ». Mais il compte sur

Delion pour trouver les mots justes. Il préci

se : « Si quelqu’un me disait : “Je vous confie

mon enfant les yeux fermés”, je lui répon

drais : “Ne faites pas ça, allez voir Pierre

Delion.” » Si celui-ci peine à se remettre, il

sait aussi pouvoir compter sur ses capaci

tés d’adaptation. Ses années de jeunesse

aux Glénans – il a exploré en chef de bord

tous les pays du Nord à la voile, Groenland

compris – l’ont rodé à l’expérience du grou

pe et des situations imprévues. « On peut

me mettre dans n’importe quelle circons

tance… La preuve ! »

À L I R E

« L E C O R P S R E T R O U V É .

F R A N C H I R L E T A B O U

D U C O R P S

E N P S Y C H I A T R I E »

de Pierre Delion

(Ed. Hermann,

« Psychanalyse », 2010).

« H I S T O I R E

D E L A P S Y C H I A T R I E »

de Jacques Hochmann

(PUF, « Que sais-je ? »,

2011).

« L E S G R A N D E S

P E R S O N N E S S O N T

V R A I M E N T S T U P I D E S

( C E Q U E N O U S

A P P R E N N E N T L E S

E N F A N T S E N D É T R E S S E ) »

de Daniel Rousseau

(Ed. Max Milo,

256 p., 18 ¤).

Copyright Le Monde du 31/03/12

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