Jean Oury, Séminaire de La Borde du 21 avril 1990
Je voyais un homme tout à l’heure, en consultation, « bloqué » depuis des années. Il était venu il y a un an. Il était resté une journée ici, mais était vite reparti ; ça lui avait fait peur. Moi-même, je lui avais fait peur ! Pour lui, j’étais « une tête pensante », tandis que lui se figurait n’avoir pas de « tête » du tout, que rien ne s’inscrivait. Un fond ni mélancolique, ni vraiment dépressif, mais plein d’arrière-mondes qu’il ne pouvait pas dire. Il voulait que je lui affirme qu’il était détérioré, à force d’avoir bu. Il disait que son père aussi avait été un soulot, un « pauvre type ».
Je feuilletais une revue ces jours-ci – il en arrive des paquets chaque jour ! – « Ca y est, on a trouvé dans le chromosome machin deux gènes… L’alcoolisme est héréditaire, etc. ». Ca peut justifier qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de position « morale » avec les alcooliques : c’est héréditaire. Quand même ! Dans un sens, c’est vrai, il ne faut pas avoir de position « morale », car ça augmente la culpabilité et ça devient horrible. Mais que ce soit justifié par le fait que le chromo¬some s’est tordu et que ça se transmet depuis Vercingétorix ! Non ! Remarquez que Vercingétorix devait boire de l’hydromel.
Alors, ce type-là, il a pu me dire, au bout d’un certain temps, d’un quart d’heure (je suis pressé, tout le temps), des trucs qui n’avaient pas pu émerger, mais qui n’étaient pas vraiment « refoulés »… Il les avait là, sur la patate. On peut dire qu’il n’avait pas d’inconscient ; il avait une patate, qui commençait à pourrir. En venant, il a fait la gueule à sa femme dans la voiture et lui a dit : « Tu ne rentreras pas au bureau, ce coup-ci ! ». Il avait pris cette décision héroïque. Comme il est quand même un peu primitif d’allure, je me suis demandé : « Pourquoi lui a t’il dit ça ? Pauvre bonne femme ! ». Mais il avait raison. Après, il s’est détendu. Au bout de vingt minutes, il m’a dit : « eh bien, je me sens mieux d’avoir dit tout ça ». Il faut dire que lui, comme « paroxysmal », il s’y entend. On pourrait dire « hy+ », mais pas toujours ; ses passages à l’acte peuvent être extérieurs ou intérieurs ; mais toujours limite, dangereux. Puis il m’a dit : « Eh bien, j’ai moins peur »… Il était content et je lui ai dit : « Il faudra que je vous revois » – « Quand vous voulez ! Et tout seul ! » – D’ailleurs, il a ajouté : « Je suis tombé sur une bonne-femme qui est drôlement bien ! Elle est patiente ! ».
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