Michel Balat – Psychanalyse – Sémiotique – Eveil de coma

L’événement par Victor Martinez

L’événement par Victor Martinez

L’ ÉVÉNEMENT

Histoire, langue, événement : du Bouchet nous apprend que le poème

est le lieu d’un événement sans signe. Ce paradoxe tient d’une part à

l’implication du poème dans le monde sensible, matériel, perceptif, à un

point blanc d’incandescence tel qu’il devient soudure invisible sans signe

ni interstice (« dans le blanc dans la flamme 1 ») et, d’autre part, à un

éloignement de ce monde, reconduit par réfraction à une « matière

indifférenciée 2 », à une « annulation 3 », à un « volume global 4 » qui le

retirent de toute implication matérielle (« immatérielle, je dis – la

terre »). L’engagement rejoint le dégagement, et la langue vibre de la

tension résultant de l’effort de s’adjoindre une réalité qui s’est annulée :

une

contamination matérielle et tonale a soudé le monde à la langue, à tel

point

que le monde apparaît comme un manque. « Puissance doit être traduite par

infirmité 6 » et « la somme blanche 7 » s’établit sur une « 

soustraction

ininterrompue 8 ». Si « l’espace /a figuré que je suis 9 »,

c’est parce qu’il constitue, chez du Bouchet, le nom de l’événement muet au travail.

« POURQUOI SI CALMES »

L’événement est immanent et invisible ; c’est dans la tonalité

contraire,

« l’oubli » ou le « calme », qu’on peut le transcrire. La tranquillité des

surfaces est l’autre signe d’une rupture des temps : « déchirure -je vois la

tragédie dans la fenêtre ouverte -/aussitôt cela ne devient qu’un peu d’air

frais – mes yeux calmes 10 ». Les surfaces se recomposent, enveloppant

« l’orage » : « le calme qui précède un orage et le silence qui s’ensuit !

comme confondus et recomposés dans l’attente 11 ». Le poète revient,

dans

Pourquoi si calmes, sur la distinction faite par Henri Maldiney entre

l’événement et le non-événement. Le philosophe, interrompu lors d’une

conférence par une sirène, réagit (du Bouchet transcrit) : « un événement,

au sens strict, conjugue en lui le caractère du soudain et de la première

fois », « la nouveauté est ressentie à même la transformation de

l’existence », « ce bruit de sirène constitue un phénomène périodique, il

prend place dans une représentation mais ne vous atteint pas 12 ». C’est

pourtant la banalité de l’accident qui permet au poète d’introduire l’idée

d’événement sans signe, celui, silencieux, qui porte « atteinte à la

langue 13 », désigné comme « irréparable 14 », « irréversible 15 » « terrible 16 » C’est « la matière de l’effondrement 17 » de toute une

époque qui prend le visage de « l’inapparent 18 ». Dans la déprise du

présent produite par l’irruption de la sirène, la circonstance, au sein de

la banalité et de l’indifférence, s’ouvre à un « entre-temps 19 » dans

lequel se reconnaît le lieu de la parole : « dans le calme de la parole

rétablie sera ravivé le temps de la perturbation 20 ». La question posée

par le philosophe (« Pourquoi si calmes ? ») se retourne en son

contraire : « la question aura eu valeur aussi bien d’injonction : rappelez-vous… rappelez-vous ce sur quoi, ordinairement, silence est fait

aussitôt 2l ». La parole au présent de Maldiney, s’arrêtant sur la « 

banalité »

du « non-événement », « n’en renvoie pas moins à un autre temps 22 »,

« temps qui aura aussi été celui d’un déchirement 23 », ce « calme » n’étant

pas le calme, mais du « temps rompu 24 ». Il faut, écrit du Bouchet,

« percevoir l’intonation d’une parole qui rétablira un temps comme

immémorial, égaré 25 » : le « muet » devient indifféremment le « vif 26 »

Les marqueurs de l’histoire et de l’événement ont, dès les abords de

l’oeuvre, un autre nom que ceux de l’histoire et de l’événement. Les

« essais » du tournant des années quatre-vingt-dix, …désaccordée comme

par de la neige, Pourquoi si calmes, Matière de l’interlocuteur, ne font

que revenir sur une intuition au départ de l’entrée en langue du poète,

qu’il s’agisse des carnets ou des premiers grands titres, de Dans la

chaleur vacante à L’incohérence. Lorsque les rapports du signe au sens

sont

défaits ou annulés, il est possible de voir ce qui soutient l’ensemble du

langage. Alain Badiou constate que « s’il existe un événement, son

appartenance à la situation de son site est indécidable du point de vue de la

situation même 27 ». L’événement, « imprésentable » (Badiou) du point

de vue de la représentation, agit, non dans la sémantique ou la

thématique de l’oeuvre, mais à titre d’opération structurante, dans les

substrats matériels et les phénomènes tensionnels de la langue, la syntaxe

ou

les rapports de lettre à lettre. Au sein de Dans la chaleur vacante s’établit

ainsi une opération structurante traversant les signes, dans le « moteur

blanc 28 » de leur fonctionnement silencieux. Si l’événement est

réellement un marqueur de réalité, il ne peut que disparaître de la saisie du signe.

On note ailleurs que « présence n’a pas de place 29 », que « manque : /1e

monde 30 » ou que si « tu es là, tu manques 31 » Le blanc figure

« l’infigurable » de cet attachement à un « monde sans figure 32 » ou sans

image. L’événement se « dessine » en défaut, dans la vacance d’un « vide 33

 »,

dans une parole qui « réserve les vides sur lesquels le temps accueilli se

prononce 34 ». La thématique élémentaire, le travail du matériau verbal et

le

fonctionnement des valeurs sémantiques, y compris dans l’exercice de

traduction, sont affectés par cette donnée initiale.

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